L'Armentier

L'association pour « valoriser les lieux de mémoire » et « promouvoir l'histoire locale » des îles vendéennes.


Préface « Jules Robuchon… »

Cet ouvrage est le fruit des minutieuses recherches entreprises par l’auteur, Patrick de Villepin. Bien au-delà de la présentation des seules photographies que réalisa Jules César Robuchon à Noirmoutier et à l’île d’Yeu et qu’il fit paraître pour partie dans les livraisons de Paysages et monuments du Poitou, il s’agit là d’un remarquable travail sur l’œuvre d’un intellectuel poitevin et du contexte dans lequel il fut réalisé.
Mais Jules César Robuchon n’accomplit pas cette œuvre seul, il a fait appel au contraire à de très nombreux contributeurs, de telle sorte que cette entreprise collective offre ainsi un intéressant panorama sur les milieux érudits de la seconde moitié du xixe siècle et du début xxe réunis en sociétés savantes, attachés à inventorier et à collecter les éléments du patrimoine régional qu’il soit naturel, historique ou monumental, à l’heure où la notion de patrimoine était encore une nouveauté. On lira avec intérêt les nombreuses notices biographiques qui jalonnent utilement cet ouvrage.
Cette grande ambition que poursuivit Jules César Robuchon pour se lancer dans un projet dont l’auteur souligne l’ampleur se heurta à bien des obstacles qu’il réussit à surmonter avec une remarquable ténacité :
– obstacles techniques d’abord lorsque la photographie requérait une solide maîtrise de l’emploi de produits chimiques et nécessitait de longs temps de pose ainsi que le transport de lourds fardeaux. On mesure aujourd’hui le chemin parcouru depuis cette « préhistoire » de la photographie à l’ère du numérique ! à ces contraintes qui peu à peu s’allégèrent, il convient d’ajouter les difficultés de locomotion auxquelles il dut faire face et l’on imagine ce que pouvaient représenter les premières expéditions de notre photographe en tricycle compte tenu de l’état des routes et des chemins poitevins qui n’étaient à cette époque praticables qu’avec de lourds attelages !
– obstacles financiers pour collecter les fonds nécessaires, et l’on sourit un peu tant cela nous paraît actuel lorsque l’on suit les rebondissements d’une quête difficile faite auprès des collectivités plus ou moins généreuses qui justifiaient leur refus en invoquant des difficultés budgétaires ! Il fallut trouver des souscripteurs et des mécènes pour mener à bien ce projet et les convaincre.
Mais ce livre est aussi une très intéressante étude sur la famille Robuchon. Jules César n’aurait sans doute jamais été celui qu’on nous décrit ici s’il n’avait pas eu pour père un imprimeur qui évoluait au sein d’un cénacle ayant pour centre de gravité la vieille cité de Fontenay-le- Comte ; cette ville assoupie avait perdu au début du siècle son éphémère titre de chef-lieu. Pourtant, elle conservait encore les vestiges d’un passé glorieux, celui de l’ancienne capitale du Bas-Poitou, désormais excentrée dans un département portant encore néanmoins le nom de sa rivière. Ainsi, face à ce déclin, une poignée de bourgeois et d’aristocrates (qui ne partageaient pas tous, loin s’en faut, les mêmes idées politiques) avait décidé néanmoins de s’unir dans un même projet, en relevant la tête et en faisant à nouveau surgir les brillantes idées jaillies de la « fontaine des beaux esprits » pendant la Renaissance. C’est dans ce milieu d’« antiquaires » et d’érudits qu’évolua le jeune Jules César qui voulut d’abord, selon la volonté paternelle, se destiner à la lithographie, avant de découvrir les vertus de la photographie et de l’incomparable avantage que cette invention encore récente offrait à ceux qui la pratiquaient : être un véritable miroir de la réalité.
Aussi, l’histoire familiale des Robuchon est un bel exemple de transmission, d’hérédité.
Le photographe, lui-même, eut une solide influence sur ses enfants même s’il ne parvint pas, à son grand désespoir, à les persuader de poursuivre son œuvre qu’il ne put achever. Comment ne pas rêver d’explorations lointaines pour Eugène, lorsqu’il voyait son père, coiffé d’un casque colonial, partir en errance, allant de gîte en gîte, à la recherche du sujet ? Comment ne pas rêver de cathédrales lorsque Gabriel contemplait les clichés des monuments religieux du Poitou ? L’un et l’autre, comme leur père, pratiquaient l’art du dessin et ils collaborèrent à ce titre d’ailleurs de manière passagère à l’entreprise paternelle. Leur activité de conférencier fut un autre point commun.
Les Paysages et monuments du Poitou ont ceci de particulier : la photographie héritière de la gravure ou de la lithographie est d’ordinaire un procédé d’illustration de textes, là ce sont les textes produits par des tiers qui viennent en appui des photographies. Il s’agit donc d’une inversion de valeurs, attribuant au huitième art une place prépondérante. Il s’agit bien en effet avant tout de l’œuvre d’un photographe. Ce dernier possède une véritable science du cadrage, son travail est celui d’un artiste (d’ailleurs il ne faut pas oublier qu’il fut aussi un sculpteur talentueux, ce qui suppose qu’il possédait également un bon coup de crayon). Parallèlement à ce sens esthétique, Robuchon porte aussi un regard presque journalistique sur les contrées traversées, produisant nombre de clichés sur la vie quotidienne, témoignant à Noirmoutier de la naissance du tourisme.
Héritier d’une tradition – celle des graveurs qui l’ont précédé tel Octave de Rochebrune –, Robuchon n’en est pas moins tourné vers la modernité. Son entreprise d’ailleurs en témoigne puisqu’elle est la traduction des évolutions techniques de la photographie au cours de quelques décennies et d’un environnement qui est passé de l’artisanat à l’industrie. Il deviendra ainsi dans la région l’un des pionniers du tourisme, soucieux de partager sa passion pour les monuments et les paysages. Avec le temps et les progrès des moyens de locomotion, l’expédition devient « excursion ». Jules César Robuchon passera même de la photographie au tirage limité pour des souscripteurs d’élite à la carte postale, plus populaire, souvenir de vacancier.
Pour conclure, cet ouvrage passionnant, fourmillant de détails et très documenté, qui comporte même des révélations inédites, saura, j’en suis certain, séduire le lecteur. Il met en lumière des photographies connues mais aussi inédites que nous avons le bonheur, à l’Historial de la Vendée, de conserver parmi nos collections. Le travail de Patrick de Villepin permet de compléter les informations parfois imprécises, voire erronées, qui s’attachaient à ces clichés qui constituent un élément essentiel du patrimoine de la Vendée et des départements limitrophes.

Christophe VITAL
Conservateur en chef du patrimoine