L'Armentier

L'association pour « valoriser les lieux de mémoire » et « promouvoir l'histoire locale » des îles vendéennes.


Préface « Labaya… »

Préface de Jean-Yves Sarazin,
directeur des Cartes et plans de la Bibliothèque nationale de France (BnF)

L’histoire sans les sources écrites, archéologiques et orales, est une impasse. Conscients de cet écueil, les historiens, qu’ils soient de métier ou de passion, les deux allant souvent de pair, y recourent abondamment en étendant chaque jour un peu plus leur périmètre, leur type et leur nature. Certains utilisent en parallèle les résultats significatifs des sciences auxiliaires de l’histoire. L’onomastique qui se donne pour objet l’étude des noms propres en fait partie. Elle se subdivise en plusieurs branches, dont les plus importantes sont consacrées aux noms de lieu, de rivière, de personne, auxquels elles doivent leur appellation respective de toponymie, d’hydronymie et d’anthroponymie. Un nom de lieu ou de rivière, un nom qui décrit une forme du relief ou de la surface terrestre et maritime, est quelque chose de vivant : il naît, il vit, il évolue, il mue, il meurt. Il prend naissance d’une manière toute simple, souvent sans acte d’autorité, il est prononcé avant d’être écrit, on se le met en bouche et on le soumet à l’épreuve de l’usage, il vient de lui-même à l’esprit de tous en fonction de la destination du lieu qu’il nomme. Au bout de plusieurs siècles, des influences successives peuvent avoir altéré sa forme, surtout à la suite de l’arrivée de populations exogènes. Pour faire œuvre scientifique, il ne faut pas grouper aveuglément les noms dont les formes modernes se ressemblent ; il est nécessaire de traquer dans les textes anciens – cartulaires, chartes et terriers, registres inédits des impositions seigneuriales – en remontant dans le passé aussi loin qu’on pourra, les formes que les noms avaient autrefois. Cette règle impérative et générale qui vaut pour les toponymes et les hydronymes, Patrick de Villepin l’a comprise et appliquée rigoureusement en négligeant aucun indice, fouillant et passant au crible de son appétence érudite écrits littéraires, inscriptions, sources archivistiques, cartes anciennes manuscrites ou imprimées, sur papier comme sur parchemin, « de langue française », si tant est que l’on puisse la qualifier, et de langue latine ou étrangère. Il a mené une collecte méthodique de témoignages, a procédé par accumulation de preuves, par confrontation d’idées, citant même celles qui lui paraissent fautives ou dépassées pour mieux les réfuter. L’histoire se fait avec des documents, mais aussi avec ce que nous a transmis une tradition multiséculaire et domestique.

À la question posée des origines des noms anciens de l’île de Noirmoutier, de la baie de Bourgneuf et de la signification première de Labaya, Patrick de Villepin répond en convoquant les travaux de ses prédécesseurs parmi les historiens, dont certains demeurés inédits, mais aussi les cartes marines et les textes anciens. Il transcrit patiemment les formes, procurant à la communauté scientifique un nouvel instrument de référence. Car ils sont devenus rares les travaux d’onomastique, pour ne pas être salués et promus ! L’historien n’invente pas les événements qu’il raconte, il cherche à les reconstruire avec les vestiges encore accessibles. Parmi les matériaux souvent utilisés pour comprendre la science nautique ancienne mais rarement pour étudier la genèse des toponymes, figurent les cartes marines. Dans cette somme sur la côte vendéenne, l’auteur les a mis de manière originale au centre de ses préoccupations.

Le haut Moyen Âge européen, c’est-à-dire le temps long qui s’écoule de la fin de l’empire romain d’Occident au Ve siècle après Jésus-Christ jusqu’au renouveau économique et culturel du XIIe siècle, marque le déclin du commerce maritime en Méditerranée, le repli de la culture gréco-latine dans les monastères, l’interruption des études, notamment géographiques qui avaient été brillantes durant l’Antiquité tardive. La Terre n’est plus qu’un objet de représentations symboliques et imaginaires, bien éloignées du souci scientifique des cartographes grecs : les « mappae mundi » montrent une Terre plate, centrée sur Jérusalem et divisée en trois continents (Europe, Asie, Afrique) de forme géométrique. Cependant, un nouvel âge s’ouvre au XIIe siècle, une germination se produit. Au siècle suivant, les relations commerciales entre l’Orient et l’Occident résultent d’une augmentation des besoins alimentaires. La croissance vertigineuse des économies des villes occidentales multiplient les échanges au sein d’un espace maritime comprenant la Méditerranée et la Mer Noire. Les flux de marchandises, auxquels il faut ajouter les grands mouvements de l’élite guerrière européenne vers les Échelles du Levant, jettent des milliers d’hommes sur les flots. Plus qu’auparavant, la Méditerranée est sillonnée de navires transportant des marchands, des armateurs, des chefs de guerre, des croisés, des pèlerins dont le point commun est d’être ballotés de ports en mouillages, de havres en plages d’échouage, étrangers et démunis au milieu des eaux, s’en remettant aux marins expérimentés naviguant d’estime.

Il y a fort à parier que ces nouveaux venus, qui n’étaient pas des professionnels de la mer et des trajectoires nautiques, exprimèrent un besoin de repères et qu’ils sont vraisemblablement à l’origine d’une demande de cartes pratiques et réalistes du monde méditerranéen. En d’autres termes, ces détenteurs de biens et de pouvoirs ont voulu s’approprier un vaste espace géographique par sa représentation graphique. Il s’agit là d’une explication plausible de la genèse de la carte marine baptisée « carte portulan », née en Occident, plus précisément dans une cité-maritime, au cours de la seconde moitié du XIIIe siècle.

À l’origine des cartes marines, que certains nomment « cartes de mer » ou « cartes Portulans », étaient la ligne, le point et le toponyme ou, comme l’écrit Frank Lestringant dans l’avant-propos du livre catalogue de l’exposition L’Âge d’or des cartes marines : quand l’Europe découvrait le monde, « la toile d’araignée des lignes de rhumb, le dessin des côtes et des noms de ports, de havres, de caps et d’îlots » (Paris, 2012, p. 10). La carte portulan est un genre cartographique qui se distingue en effet des autres représentations du monde par quelques éléments graphiques essentiels et limités : lignes de vent ou de rhumb, échelles de distances en milles, toponymes placés perpendiculairement à la ligne de côte pour ne pas en gêner la lecture. Le rhumb est l’espace angulaire mesurant 11°15′ qui sépare chacune des trente-deux directions de la rose des vents. Par extension, on appelle lignes de rhumbs, les lignes indiquant les directions des vents dessinées sur les anciennes cartes de mer.

À bien y regarder, les auteurs des toutes premières cartes de mer qui figurent l’espace maritime du détroit de Gibraltar à Trabzon et Batoumi (mer Noire) ne se souciaient guère d’illustrer l’espace géographique par des dessins complémentaires au-delà des éléments énoncés précédemment. Ils se bornaient à signaler les ports et les havres sur le trait de côte en une succession de points colorés tracés à l’encre rouge ou noire, quand ils n’employaient pas de l’or ; à ces points, plantés telles de petites balises, étaient rattachés les toponymes correspondants. La carte marine des premiers temps, c’est-à-dire des dernières décennies du XIIIe siècle aux premières décennies du XIVe siècle, était la traduction graphique des recueils d’instructions nautiques que se transmettaient les marins ou les pilotes des navires voguant sur la Méditerranée. Ce n’est que lorsque la carte marine acquit une double dimension d’instrument de navigation et de représentation géographique des continents que les cartographes catalans, suivis par leurs homologues génois, portugais, espagnols, dieppois, havrais et marseillais, agrémentèrent les traits de côtes de schémas évoquant les formes urbaines, mais aussi celles figurant les reliefs et les cours d’eau remarquables. Ce système, si l’on admet que la petite quantité de cartes parvenues jusqu’à nous est représentative, dura un temps relativement court. On y rattache pour l’essentiel les réalisations de Pietro Vesconte, l’un des pionniers du genre bien mis en avant par Patrick de Villepin. Les cartes de mer que le cartographe dessine à Gênes entre 1311 et 1327 représentent sobrement l’espace maritime compris entre le détroit de Gibraltar et la mer Noire, ou entre la côte marocaine et les côtes européennes de l’Atlantique nord, sans charger les rivages des mers d’images complémentaires. Ces cartes dont des centaines, conçues à l’identique, furent embarquées sur des galères ou des voiliers, semblent avoir servi aux navigateurs. Les noms des ports et des havres colorés, tracés à l’encre rouge (Gaète, Naples, Salerne) ou noire (ports secondaires comme Noirmoutier) sur un trait de côtes et associés aux lignes géométriques des vents, permettaient au mieux à un équipage ayant perdu sa route lors d’une tempête, d’échafauder une hypothétique localisation. Pour l’historien, patient et perspicace, la collecte et l’analyse des toponymes côtiers figurant sur les cartes marines, s’apparentent à un retour de pêche fructueux.